Ce blog a pour "ambition" de décrire la Guyane, celle d'hier et d'aujourd'hui, mais sans aucune prétention historique, en abordant l'architecture des maisons et bâtiments officiels, les monuments, quelques personnages de Guyane, ainsi que la flore et la faune ...
Quand on se promène dans le cimetière "historique" de Cayenne, avenue d'Estrées, il est impossible de ne pas remarquer ce monument blanc de grandes dimensions. Surmonté d'une étoile rouge, sur le fronton est inscrite cette phrase en vietnamien : "Viêt Nam - République démocratique du Viêt Nam XII - Monument de 1956 - Souvenez-vous des Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens morts sur ce territoire".
Bien qu'il s'agisse d'un monument funéraire, il ne contient pas de dépouilles mortelles malgré sa ressemblance avec une sépulture. Il s'agit ici d'un Cénotaphe ou Mémorial, érigé en mémoire aux déportés indochinois, morts en exil sur cette terre de Guyane, bien loin de leur patrie. L'étoile rouge qui, à l'origine, était de couleur jaune comme celle qui figure sur le drapeau vietnamien, donne un caractère nationaliste marqué à ce monument pour le moins singulier.
On peut penser que la couleur de l'étoile, à l'origine de couleur jaune, a été modifiée lorsque ce cénotaphe a été repeint, lors d'une phase d'entretien, car il a effectivement aujourd'hui le plus bel aspect. C'est l'Association des Descendants des Déportés Indochinois de Guyane (ADDIG), déclarée à la Préfecture en avril 2009, qui entretient ce Mémorial.
A partir de l'année 1931, des condamnés indochinois, politiques et de droit commun, seront transportés en Guyane et installés dans trois établissements pénitentiaires spéciaux (EPS) sur le territoire de l'Inini, nouvellement créé par décret du 6 juin 1930, et sous l'unique contrôle du gouverneur de la Guyane. Ces trois établissements pénitentiaires étaient dits "spéciaux" car réservés aux seuls condamnés indochinois, et ils n'étaient pas rattachés à l'administration pénitentiaire.
Ils avaient pour nom : Camp Crique Anguille - connu aujourd'hui sous le nom de Bagne des Annamites - au bord de la rivière de Tonnégrande, le Camp La Forestière sur les rives du fleuve Maroni et le Camp Saut Tigre sur la rive gauche du fleuve Sinnamary.

Un décret présidentiel du 22 janvier 1931 - signé Gaston Doumergue - précise dans son article premier : "Il pourra être créé dans le Territoire autonome de l'Inini, des établissements pour l'exécution des peines de travaux forcés. Ces établissements seront spéciaux aux individus d'origine indochinoise condamnés par les différentes juridictions de l'Indochine. Ils seront placés sous l'autorité directe du gouverneur de la Guyane française chargé des fonctions de gouverneur de l'Inini".
L'objectif de ces camps spéciaux était de développer avec cette main d'œuvre pénale ce vaste territoire de l'Inini qui était entièrement recouvert de forêts. Pour reprendre les termes du rapport préliminaire du 22 janvier 1931 signé par le président du Conseil (chef du gouvernement) : "il m'a paru que l'envoi sur ce territoire de contingents de condamnés d'origine indochinoise permettrait d'amorcer rapidement la mise en valeur de l'hinterland guyanais".
C'est ainsi que le 17 mai 1931, le navire prison La Martinière quitte le bagne de Poulo-Condor en mer de Chine méridionale avec, à son bord, plus de 530 condamnés annamites à destination de la Guyane. Parmi eux, plus d'une centaine de condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour complot contre l'Etat. Les autres sont des condamnés de droit commun.
A leur arrivée en Guyane le 30 juin 1931, et après plusieurs semaines d'attente au pénitencier dépôt à Cayenne, ils seront répartis vers les camps pénitentiaires spéciaux de la Crique Anguille et de La Forestière. Le camp de Saut Tigre ne sera ouvert qu'en octobre 1934 remplaçant celui de La Forestière, jugé trop près des camps de l'administration pénitentiaire dont le siège était à Saint-Laurent-du-Maroni.

Bien que le contrat avec la Compagnie nantaise propriétaire du vapeur "La Martinière" faisait état de deux convois entre ce qui était appelé à l'époque l'Indochine et la Guyane, avec plus de 700 condamnés à chaque voyage, il n'y eut en réalité qu'un seul voyage, celui qui transportait un peu plus de 530 condamnés destinés aux camps du territoire autonome de l'Inini. Malgré cela, la "Compagnie nantaise de navigation à vapeur" qui avait menacé le ministère des colonies d'un procès, réussit à se faire payer intégralement le montant des deux convois initialement prévus.
Officiellement, et suite aux protestations de certains parlementaires et de la Ligue des droits de l'homme, le ministère des colonies déclara qu'aucun condamné politique indochinois ne serait déporté en Guyane. Mais par un tour de "passe-passe", on assimila les individus indochinois condamnés à mort, aux travaux forcés, à la réclusion, à la dégradation civique comme des détenus de droit commun et ce, quel que soit le motif de leur condamnation. Un grand nombre de déportés politiques furent donc embarqués sur le navire prison La Martinière, le gouvernement français les ayant tous rapidement assimilés à des condamnés de droit commun.
Le temps s'écoula dans ces camps spéciaux malgré quelques révoltes et autres grèves de la faim rudement réprimées. Gardés par des tirailleurs sénégalais, les condamnés indochinois les jugeaient trop durs et estimaient être mal traités. De nombreux incidents aboutirent à une nouvelle grève du travail et de la faim en novembre 1937 des 152 condamnés présents au camp de la Crique Anguille.
A partir de 1936, quelques uns des indochinois nouvellement baptisés "condamnés politiques" furent rapatriés et en 1938, ce fut le tour de tous les Cambodgiens, le gouvernement ayant découvert que l'obligation à résidence ne pouvait légalement leur être opposée. Par ailleurs, un décret paru au journal officiel le 16 mars 1939 qui supprimait l'obligation de résidence temporaire en Guyane pour les "indigènes condamnés aux travaux forcés par les juridictions de l'Indochine", permit à plus de quatre vingt libérés annamites de rentrer chez eux.
Tous les anciens condamnés indochinois des camps de l'Inini furent libérés en 1954 et leur rapatriement se poursuivit jusqu'en 1963. Quelques uns s'installèrent en Guyane et notamment au village chinois de Cayenne.
Un autre village chinois, celui de la commune de Saint-Laurent-du Maroni, rappelle l'histoire plus ancienne de ces condamnés annamites en Guyane. A l'origine habités par des forçats indochinois libérés à qui l'administration pénitentiaire avait accordé des concessions, le village annamite, comme il était à cette époque nommé, accueillit progressivement des ressortissants chinois venus du Surinam qui installèrent leur petit commerce.
Rappelons ici que des condamnés indochinois furent déportés en Guyane pour exécuter leur peine dès la fin du XIXe siècle, comme on peut le voir sur le document ci-dessous, et ce, jusqu'en 1922. Ils intégraient alors les camps de l'administration pénitentiaire.
Les derniers furent ceux internés dans les camps du Territoire de l'Inini en 1931.

Sources :
http://criminocorpus.revues.org/182 : Les « bagnes » des Indochinois en Guyane (1931-1963) par Danielle Donet-Vincent.
Le Patrimoine des communes de la Guyane (Fondation Clément).