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Météo en Guyane

14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 10:31

Le titre de cet article est celui qui figure dans le Grand Dictionnaire universel du XIX° siècle de Pierre Larousse qui relate la vie de ce personnage qui a vécu 112 ans, dont les quarante dernières années de sa vie sur une petite île sur un saut du fleuve Oyapock, en Guyane française.

Cette histoire a été racontée par Pierre-Victor Malouet (1740-1814) qui fut commissaire général de la marine et ordonnateur en Guyane de fin 1776 à 1778. Ce récit figure dans ses Mémoires (Tome I), publiés par son petit-fils en 1868.

Durant son court séjour en Guyane, Malouet a marqué son passage dans la colonie notamment en mettant en place un système de dessèchement des terres noyées, et la construction de canaux et de chemins, avec l'aide de l'ingénieur suisse Guisan qu'il avait fait venir de la Guyane hollandaise. Il a aussi organisé l'urbanisation de Cayenne en construisant des rues, créant un atelier de travaux publics, etc ... En son souvenir, une rue de Cayenne porte encore aujourd'hui son nom.

Mais revenons à notre centenaire dont l'histoire est loin d'être banale. Pierre-Victor Malouet, alors qu'il visitait la Guyane peu après son arrivée, a raconté sa rencontre en 1777 avec cet ancien soldat de Louis XIV, vivant sur cette île perdue au milieu du fleuve Oyapock. Le texte ci-après est l'extrait intégral des Mémoires de P-V. Malouet (Tome I) sur Jacques Blaissonneaux dit "Jacques-des-Sauts" :

Extrait d'une carte intitulée "Partie du fleuve d'Oyapock", datée du 14 janvier 1778 d'après la carte de Brodel Jean-Charles, ingénieur-géographe. Le nom de "Blaisoneau", mal orthographié, y est mentionné ...

Extrait d'une carte intitulée "Partie du fleuve d'Oyapock", datée du 14 janvier 1778 d'après la carte de Brodel Jean-Charles, ingénieur-géographe. Le nom de "Blaisoneau", mal orthographié, y est mentionné ...

"A six lieues du poste d'Oyapock, je trouvai sur un îlot placé au milieu du fleuve qui forme dans cette partie une magnifique cascade, un soldat de Louis XIV qui avait été blessé à la bataille de Malplaquet (1) et avait obtenu alors ses invalides. Connu à la Guyane sous le nom de Jacques-des-Sauts, il avait 110 ans en 1777, et vivait depuis quarante ans dans ce désert.

Il était aveugle et nu, assez droit, très-ridé ; la décrépitude était sur sa figure mais point dans ses mouvements ; sa démarche, le son de sa voix, étaient d'un homme robuste : une longue barbe blanche le couvrait jusqu'à la ceinture. Deux vieilles négresses composaient sa société et le nourrissaient du produit de leur pêche et d'un tout petit jardin qu'elles cultivaient sur les bords du fleuve.

C'est tout ce qui lui restait d'une plantation assez considérable et de plusieurs esclaves qui l'avaient successivement abandonné. Les gens qui m'accompagnaient l'avaient prévenu de ma visite, qui le rendit très-heureux ; il m'était facile de pourvoir à ce que ce bon vieillard ne manquât plus de rien et terminât dans une sorte d'aisance sa longue carrière. Depuis vingt-cinq ans, il n'avait mangé de pain ni bu de vin ; il éprouva une sensation délicieuse du bon repas que je lui fis faire. Il me parla de la perruque noire de Louis XIV, qu'il appelait un beau et grand prince, de l'air martial du maréchal de Villars, de la contenance modeste du maréchal de Catinat, de la bonté de Fénelon, à la porte duquel il avait monté la garde à Cambrai.

Il était venu à Cayenne en 1730 ; il avait été économe chez les jésuites, qui étaient alors les seuls propriétaires riches, et il était lui-même un homme aisé, lorsqu'il s'établit à Oyapock. Je passai deux heures dans sa cabane, étonné, attendri du spectacle de cette ruine vivante. La pitié, le respect en imposaient à ma curiosité ; je n'étais affecté que de cette prolongation des misères de la vie humaine, dans l'abandon, la solitude et la privation de tous les secours de la société.

(1) La bataille de Malplaquet s'est déroulée le 11 septembre 1709 au cours de la guerre de succession d'Espagne. Les troupes commandées par le général John Churchill, duc de Marlborough et le prince Eugène de Savoie, essentiellement autrichiennes et hollandaises, affrontèrent les Français commandés par le maréchal de Villars.

L'endroit où était installé Jacques-des-Sauts est connu aujourd'hui avec la seule appellation de Saut Maripa (voir une vue de ce saut ci-dessus prise en octobre 2015 en saison sèche), premier saut à une heure de pirogue lorsqu'on quitte Saint-Georges de l'Oyapock pour remonter le fleuve du même nom.

L'endroit où était installé Jacques-des-Sauts est connu aujourd'hui avec la seule appellation de Saut Maripa (voir une vue de ce saut ci-dessus prise en octobre 2015 en saison sèche), premier saut à une heure de pirogue lorsqu'on quitte Saint-Georges de l'Oyapock pour remonter le fleuve du même nom.

Je voulus le faire transporter au fort ; il s'y refusa : il me dit que le bruit des eaux dans leur chute était pour lui une jouissance, et l'abondance de la pêche une ressource ; que puisque je lui assurais une ration de pain, de vin et de viande salée, il n'avait plus rien à désirer.

Lorsque je fus prêt de le quitter son visage se couvrit de larmes ; il me retint par mon habit, et, avec ce ton de dignité qui sied à la vieillesse, s'apercevant malgré sa cécité de ma grande émotion, il me dit :"Attendez", puis il se mit à genoux, il pria Dieu et me donna sa bénédiction".

Jacques Boissonneaux alias Jacques-des-Sauts s'éteignit en 1779 à l'âge de 112 ans, soit deux ans après le passage de Pierre-Victor Malouet.

De nombreux auteurs ont repris et romancé la vie de Jacques-des-Sauts, et notamment Jean-Louis Alibert (1768-1837), médecin et professeur à la faculté de médecine de Paris, dans son ouvrage "La physiologie des passions" publié en 1825 et qui obtint un prix Montyon de l'Académie française. Dans ce livre, un chapitre entier est consacré à Jacques Boissonneaux sous le titre "Le Soldat de Louis XIV ou l'histoire de Jacques Des Sauts, anecdote de M. de Préfontaine (2)".

J-L Alibert raconte "la vie singulière de Jacques Blaissonneaux qui, après avoir été intendant chez les jésuites de la mission, s'était adonné avec passion aux travaux agricoles, avait cultivé un petit domaine et était devenu presque riche, lorsque, frappé de cécité, il était tombé peu à peu dans l'état de dénûment où Malouet l'avait trouvé en 1777. Bien qu'aveugle, il prenait part à la culture de son petit jardin et y dirigeait les travaux de ses deux vieilles et fidèles négresses. Blaissonneaux mourut à l'âge de cent douze ans. Cabane et jardin furent alors abandonnés".

Le recensement des habitants de la Guyane, de condition libre, effectué en 1737 cite un Jacques Blaizonneau, habitant sur la rivière d'Oyapock, au lieu-dit "Sauts de la rivière" à l'habitation Le Vaugirard. Il déclare alors avoir 36 ans, être ancien soldat, et marié à Marie-Anne, une indienne de 24 ans. On peut imaginer qu'il ne connaissait pas sa date de naissance car, dans ce cas, il serait né en 1701 et n'aurait pu alors participer à la bataille de Malplaquet en 1709 !

(2) Le chevalier Jean-Antoine Bruletout de Préfontaine a habité la Guyane au XVIII° siècle (mort en 1787). Il fut nommé commandant de la partie nord de la Guyane. Il publiera en 1763 un ouvrage intitulé " sa Maison Rustique, à l'usage des habitans de la partie de la France équinoxiale, connue sous le nom de Cayenne".

Image extraite de l'ouvrage "Les vrais Robinsons, naufrages, solitude,voyages" par MM. Ferdinand Denis et Victor Chauvin, publié en 1863.

Image extraite de l'ouvrage "Les vrais Robinsons, naufrages, solitude,voyages" par MM. Ferdinand Denis et Victor Chauvin, publié en 1863.

Sources :

Mémoires de Malouet publiés par son petit-fils (Tome premier) - 1868.

Physiologie des passions ou nouvelle doctrine des sentiments moraux (Tome 2) par JL Alibert, publié chez Béchet Jeune (Paris 1825).

Grand dictionnaire universel du XIX° siècle par Pierre Larousse (Tome 2).

Extrait de la carte de la rivière Oyapock réalisée par l'ingénieur-géographe Dessigny en 1762. On y voit surligné en jaune par mes soins le prénom de Jacques (Blaissonneaux), là où il avait son habitation.

Extrait de la carte de la rivière Oyapock réalisée par l'ingénieur-géographe Dessigny en 1762. On y voit surligné en jaune par mes soins le prénom de Jacques (Blaissonneaux), là où il avait son habitation.

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Rédigé et publié par Phil - dans Personnages de Guyane
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