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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 17:09

Après de solides études, ce jeune guyanais, fils d'esclave et orphelin à dix ans, terminera sa brillante carrière comme haut magistrat en Guyane car il deviendra en 1901 Procureur général, chef de la police judiciaire ...

Peu connu en Guyane, sauf de quelques historiens, son histoire et sa carrière professionnelle méritaient bien un "Gros plan" sur ce blog. C'est aujourd'hui chose faite.

C'est en lisant un article en éloge à Félix Eboué paru dans le journal l'Observateur du 2 décembre 1936, journal républicain paraissant en Guyane à l'époque, rédigé par A. Elosel, que le nom de Maximilien Liontel était cité parmi d'autres guyanais. Je cite l'extrait intégral où son nom apparaît dans l'article :" Puis-je profiter de cette circonstance pour rappeler que la Guyane a produit déjà des enfants noirs de grande valeur qui ont eu de hautes situations sociales dans le monde administratif et dans la politique : les Zulima, Maximilien Liontel, Herménégilde Tell, et enfin Eugène Gober même, malgré l'ostracisme dont il est frappé injustement, ont tenu haut, quoiqu'on dise, le nom de ce pays."

Pour mémoire, Louis Zulima (1839-1895) fut commissaire à la marine, Herménégile Tell (1865-1931) , premier directeur noir de l'administration pénitentiaire en Guyane, et Eugène Gober (1876-1946), maire de Cayenne et président du Conseil général ...

Le rédacteur de cet article sur Félix Eboué, Auguste Elosel, qui fut conducteur des travaux publics à Cayenne, collaborait assez régulièrement au journal L'Observateur. Il rédigea aussi dans ce journal un article en hommage à son ami Paul Laporte, instituteur devenu directeur de l'école des garçons de Cayenne en 1913. Auguste Elosel deviendra à sa retraite des travaux publics, directeur et administrateur du journal "Le Rassemblement populaire" en mai 1937, organe du mouvement politique du même nom.

Mais revenons à l'histoire de Maximilien Liontel ...

Gros plan sur Maximilien Liontel, premier guyanais devenu Procureur général de la Guyane au début du XXe siècle

Origine familiale

Maximilien Liontel est né le 27 octobre 1851 à Cayenne, soit trois ans après l'abolition de l'esclavage. Sa mère Désirée Liontel, âgée de 24 ans en 1848, était alors esclave à l'habitation L'Ermitage de Nancibo dans le quartier de Roura, comme son frère Jean-Pierre (37 ans) et sa fille Rosalie (7 ans).

En 1849, Désirée Liontel, domestique, mettra au monde Jean-Pierre Eugène Liontel né le 6 février à Cayenne. Celui-ci deviendra chercheur d'or et se mariera en secondes noces le 5 janvier 1882 avec Jeanne Julienne Regour. Quant à Rosalie Liontel, fille ainée de Désirée et née elle-aussi esclave, elle se mariera le 14 septembre 1866 à Cayenne avec Léonard Esor. Lors de ce mariage, ils reconnaîtront leur enfant Joseph Frédéric Esor né le 16 décembre 1859 à Cayenne.

Sans-doute inspiré par la réussite de son oncle Maximilien, Joseph Frédéric Esor mènera une belle carrière dans l'administration coloniale en Guyane, puis en Guinée et en Afrique Equatoriale Française (AEF). Il se mariera le 22 juillet 1905 à Cayenne avec Augusta Marie Ambrosine Gaumont (1887-1961).

Désirée Liontel décèdera le 17 septembre 1861 à l'âge de 37 ans à son domicile du n° 26 rue Traversière (actuelle rue du Lieutenant Brassé) à Cayenne, laissant le jeune Maximilien orphelin, alors qu'il n'avait que 10 ans,

Brillant élève, Maximilien sera lauréat du 1er prix d'honneur du collège de Cayenne en 1868 et recevra une bourse du gouvernement local pour poursuivre ses études dans un collège de France (750 francs pour la pension et 500 francs pour son trousseau).

Accumulant les réussites scolaires, il continuera à percevoir une bourse du budget local de Guyane jusqu'à la fin de ses études au prestigieux lycée Saint Louis à Paris avant d'intégrer l'école spéciale militaire de Saint-Cyr avec l'ambition de faire une carrière militaire.

Gros plan sur Maximilien Liontel, premier guyanais devenu Procureur général de la Guyane au début du XXe siècle

Le nègre de Mac-Mahon

Ayant intégré le 6 février 1872 la 56° promotion de l'école spéciale militaire de Saint-Cyr (1872-1873), Maximilien Liontel sera finalement réformé pour faiblesse générale de constitution le 18 janvier 1873.

Cependant et pendant plus d'une trentaine d'années, une légende le poursuivra affirmant que le maréchal Mac-Mahon, alors président de la République, visitant l'école de Saint-Cyr aurait dit :" C'est vous le nègre ...Et bien, continuez !".

Selon le général Jean Boÿ qui trace l'historique de la 56° promotion de Saint-Cyr dans un article du 25 juin 2011, cette apostrophe, basée sur l'affirmation que le surnom de "nègre" désignait, dans le langage saint-cyrien d'alors, le major de la promotion, apparaît tout à fait discutable car Maximilien Liontel n'était pas le major de sa promotion. De plus, à l'époque de la venue du maréchal Mac-Mahon à l'école, Liontel, réformé, n'y était déjà plus ...

Cette histoire fut racontée plus tard dans de nombreux journaux, tant et si bien que Maximilien Liontel, qui avait beaucoup d'humour, répondit dans la revue mensuelle de l'époque "L'intermédiaire des chercheurs et curieux" dont le directeur l'avait officiellement interrogé sur cette légende. Je cite la réponse complète de Maximilien Liontel datée du 1er décembre 1906 :

"A monsieur Georges Montorgueil, directeur de l'intermédiaire des chercheurs et curieux,

Monsieur le directeur,

Dans le n° de l'intermédiaire du 20 août dernier, un "Passant" a demandé quel était le nom du saint-cyrien à qui le maréchal de Mac-Mahon a posé la question fameuse : "C'est vous le nègre ...? Continuez". Des renseignements contradictoires vous ayant été fournis me mettant en cause, vous avez pensé bien faire en vous adressant à moi.

Que vous ai-je fait, monsieur, pourquoi vouloir me dépouiller d'une propriété légitimement, presque légalement acquise ? ... par prescription ? Voilà presque 30 ans que je possède la qualité de nègre de Mac-Mahon.

Nègre, je le suis sans conteste et saint-cyrien aussi. Si vous voulez vous reporter à l'Annuaire de la promotion du Shah (1872-1873) vous verrez figurer, parmi les camarades ne faisant plus partie de l'armée d'active, le nom de Liontel, réformé, quelques lignes avant celui du lieutenant-colonel en réforme Picquart.

Ne sont-ce pas là des titres suffisants pour me laisser celui du nègre du maréchal ? Songez, monsieur, songez à ce que peut valoir un nom historique, à Paris surtout !

Parti de rien, sans fortune, boursier, avoir lutté contre les préjugés ou préventions, être arrivé procureur général, peuh ! mais être le nègre de Mac-Mahon, quel bonheur ! Ah ! ma sœur, c'est à lui, à lui-même, que le maréchal s'est adressé !

Pour parler sérieusement, monsieur le directeur, je ne crois pas que le maréchal se soit jamais adressé, à Saint-Cyr, à un noir, d'ancienne colonie française.

En ce qui me concerne, si je l'ai aperçu quelques fois de loin, comme tout le monde, jamais je n'ai eu l'honneur de lui parler.

Que la légende ait été racontée par About, Arène ou tout autre, qu'importe. Monsieur tout le monde n'a-t-il pas plus d'esprit que Voltaire. Mais sans vous offenser, si vous faites preuve de conscience et d'érudition, vous ne montrez pas un esprit bien avisé en vous mêlant de détruire une légende. La mienne vous enterrera, le plus tard possible, je l'espère. Et en dépit de la vérité, des démentis, et de moi-même.

Je resterai et signe ... votre nègre de Mac-Mahon,

M. Liontel. "

Après la réponse ci-dessus de Maximilien Liontel, la revue fera le commentaire suivant :" Il est impossible de s'exprimer avec plus de bonne humeur et d'esprit. Pour que Mac-Mahon se fût adressé à un nègre à Saint-Cyr, il fallait qu'à Saint-Cyr il y eût un nègre. Il y en avait un : c'était M. Liontel. (allusion flatteuse au titre donné au major de la promotion de saint-Cyr à l'époque !).

Gros plan sur Maximilien Liontel, premier guyanais devenu Procureur général de la Guyane au début du XXe siècle

Carrière professionnelle :

Ayant quitté l'école militaire de Saint-Cyr, Maximilien Liontel se lance dans des études de droit avant d'obtenir sa licence en 1874. Il revient en Guyane en 1875 où il devient avocat. Soutenu par le bâtonnier et le procureur général près la Cour d'Appel de Paris, il entre dans la magistrature coloniale dès 1875 où il obtient son premier poste le 20 mai comme deuxième substitut du procureur de la République près le Tribunal de première instance de Saint Denis de la Réunion.

Le 10 novembre 1877, il est nommé substitut du procureur de la République à Saigon (Cochinchine), puis conseiller auditeur à la Cour d'Appel de Martinique le 5 janvier 1880, et substitut du procureur général de la Martinique le 26 décembre 1880.

Nommé en Guadeloupe le 20 septembre 1882 comme substitut du procureur général à Basse-Terre, il deviendra quelques années plus tard procureur de la République près du Tribunal de première instance le 11 février 1884, puis premier substitut du procureur général de Basse-Terre le 10 octobre 1884 avant d'être désigné procureur général par interim de la Guadeloupe le 30 avril 1886.

Le 5 octobre 1887, Maximilien Liontel revient en Guyane comme procureur de la République, chef du service judiciaire à Cayenne (Cf. extrait du journal La Vigie du 07 août 1890 en haut à gauche de ce texte). C'est à ce poste qu'il recevra des mains du gouverneur de la Guyane, Louis Albert Grodet, les insignes de Chevalier de la légion d'honneur le 9 septembre 1891.

Mais sa brillante carrière ne s'arrête pas là car il sera successivement nommé président de la cour d'appel de l'Inde française, puis président du Tribunal supérieur de Papeete (Océanie), et enfin, par décret du 22 mai 1900, président du Conseil d'appel du Dahomey, en mission pour la réforme de la justice dans les colonies du Sud (Dahomey, Guinée et Côte d'Ivoire).

Le 5 novembre 1901, Maximilien Liontel qui était revenu en Guadeloupe comme conseiller à la Cour d'Appel, est nommé par décret procureur général, chef du service judiciaire en Guyane. Il restera en Guyane jusqu'à la fin de sa carrière. Il prendra en effet sa retraite de la magistrature le 1er mai 1907 avec une pension annuelle de 6000 francs.

Mais M. Liontel poursuivra durant encore quelques années une carrière d'avocat en Guyane. Il s'essaiera aussi à la politique en se présentant, sans succès, sous l'étiquette Radical socialiste, aux élections législatives d'avril 1914 en Guyane contre le député sortant Louis Albert Grodet, ancien gouverneur, et Georges Emler, membre du conseil supérieur des colonies.

Gros plan sur Maximilien Liontel, premier guyanais devenu Procureur général de la Guyane au début du XXe siècle

Vie personnelle

Le jeune Félix Éboué a été influencé par Maximilien Liontel qu'il appelait "Mon Oncle". Les deux hommes ont, un temps, poursuivi une relation épistolaire.

Marié à une martiniquaise, Maximilien eut plusieurs enfants nés aux Antilles mais aussi à Cayenne (René Maximilien Liontel : 24/12/1888-20/10/1954). Un de ses fils, Léon, périt en 1902 lors de l'éruption de la Montagne Pelé alors qu'il était élève au lycée de Saint-Pierre. Un autre de ses fils, Jules, affronta lors d'un duel en 1913 le député de la Martinique Joseph Lagrosillière avec lequel son père s'était querellé. Maximilien étant alors âgé de 62 ans, les parties concernées avaient accepté que son fils le remplace lors de cet affrontement.

Mais le suicide de Jules Maximilien Liontel avec toute sa famille, sa femme et ses deux enfants (Cf. le résumé de l'affaire à gauche de ce texte - cliquez sur le texte pour l'agrandir) en 1923 accéléra la fin de l'ancien Procureur général de la Guyane qui s'éteignit à l'âge de 73 ans en décembre 1924 à Samois en Seine-et-Marne où il s'était retiré après le décès de son épouse.

D'une vive intelligence, doté d'un caractère indépendant, et d'une personnalité jugée peu malléable pour un magistrat colonial, Maximilien Liontel s'opposa souvent à sa hiérarchie, aux békés antillais lorsqu'il était en poste aux Antilles et même aux négociants européens au Dahomey.

En août 1903, Emile Merwart, gouverneur p.i de la Guyane, adressa une lettre à Maximilien Liontel lui demandant de s'excuser suite à des propos désobligeants que l'intéressé aurait eu à son égard. N'ayant pas obtenu de réponse immédiate du procureur général, Emile Merwart lui envoya dès le 3 août l'ordre de s'embarquer pour qu'il aille s'expliquer devant le Ministre des colonies ...

Gros plan sur Maximilien Liontel, premier guyanais devenu Procureur général de la Guyane au début du XXe siècle

Sources :

Archives Nationales d'Outre-Mer (ANOM)

Bulletins officiels de la Guyane Française (Manioc.org)

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00979289/document

French Caribbeans in Africa - Diasporic connections and Colonial Administration, 1880-1939 (Véronique Hélénon).

Le Journal L'Observateur du 2 décembre 1936 (BNF / Gallica).

Revue l'Intermédiaire des chercheurs et curieux de 1906 (BNP / Gallica).

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Rédigé et publié par Phil - dans Personnages de Guyane
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